J’ai toujours ressenti une affectueuse
correspondance avec Boby Lapointe. Non pas tellement parce que
nous étions du même pays. Ni parce que tous les deux nous avions
déserté le Service du Travail Obligatoire, en Allemagne. Ou que
tout comme moi, il a galéré de cabaret en cabaret pendant des
années en espérant que quelque artiste établi lui prenne ses
chansons. Jusqu’à ce que, comme pour moi, on se rende à l’évidence
que lui seul pouvait les livrer.
Mais ce Pierrot lunaire, doux, modeste, me
rejoignait par son goût de l’absurde, que d’une façon unique et
magistrale il a su transcrire en chansonnettes qui resteront sans
équivalent. J’aurais très bien pu moi-même oeuvrer dans ce sens
puisque j’ai toujours eu une affinité pour l’irrationnel,
l’absurde. Ceux qui ont eu le courage de lire «La tour des
miracles», roman de jeunesse que j’ai toujours admis être rempli
de fautes de goût et de fautes de tout, savent bien que je peux
sans ambages, naviguer dans ces eaux-là.
Mais surtout, ce verbo-ludique était un bonhomme attachant, un
passionné dont les pirouettes verbales masquaient des blessures du
coeur, qui affichait la gaieté du désespoir.
Et si j’ai choisi de le présenter en première
partie de mes spectacles, c’est essentiellement parce qu’il me
plaisait, qu’il savait m’émouvoir et qu’à chaque soir, alors que
je ne manquais jamais de suivre son numéro en coulisse, il me
faisait rire à tout coup. Et à le voir se dandiner lourdement,
maladroitement, sur scène, je me disais que j’avais usurpé un
titre qui lui revenait d’emblée: «l’ours», c’était lui.
Si
j’étais heureux chaque soir d’assister à son tour de chant, il
faut bien que je lui reproche de ne pas m’avoir laissé le choix.
Au mieux, il arrivait au théâtre à la toute dernière minute, mais
souvent en retard et il lui est arrivé quelques fois d’oublier sur
le zinc que 500 spectateurs l’attendaient dans la salle en face.
Aussi, si les acrobates chinois étaient heureux
d’allonger leur numéro de quelques pirouettes, je me suis vite
résigné à être prêt une heure plus tôt et à penser que je devrais
peut-être ajouter dix chansons au programme.
Ce dingue merveilleux l’était aussi dans la vie et
depuis sa tendre enfance. A Pézenas, sa ville natale, il s’est
très tôt rendu célèbre pour avoir peint le coq du clocher d’un
vert phosphorescent, pour tondre les chiens errants pour qu’ils
ressemblent à des singes ou pour avoir maquillé en zèbre le sphinx
de pierre qui trônait fièrement sur la propriété d’un notable
local. On imagine facilement que sa production hors normes et son
incapacité chronique à se plier à toute contrainte (il en prenait
à son aise autant avec les horaires qu’avec la mesure et les
accords), lui valurent un cheminement cahoteux, un parcours
parsemé de plus d’avanies que de framboises. Et qui, j’en suis
sûr, nous privent à jamais de quelques textes de plus. Pour
survivre, il a été tour à tour scaphandrier, électricien,
installateur d’antennes télé, viticulteur, commerçant en mode et
layette, patron de cabaret. Il a eu plus de succès comme comédien,
ayant joué dans sept films, avec les plus grands. Passionné de
mathématiques, il mit au point un système bi-binaire qui lui vaut,
en 1971, une reconnaissance de la communauté scientifique. Enfin,
à l’occasion d’un important passage à vide, j’ai dû le faire
entrer chez Philips comme magasinier.
Même si je n’avais qu’un an de plus que lui, j’ai
toujours eu le sentiment qu’il me considérait comme un grand
frère. Son départ prématuré a laissé un grand trou dans l’eau qui
jamais ne se refermera. Aussi j’ai été heureux de le saluer en
gribouillant une petite note en guise de préface, à l’occasion de
la publication de son intégrale. Je vous livre ce texte ci-bas.
Amitiés
Brassens
T'as pas, t'as pas
tout dit
Paroles et musique de Boby Lapointe, 1975
Di da di dou dan ding dang dang
Di da di dou dan ding dang dang
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta Doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et qui c'est qui l'a dans l'dos
Toi
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et c'est toi qui l'a dans l'dos,
Han !
T'y as dit : "Je bouff' rien que du caviar
C'est des petits oeufs, j'les mange à la coque
Je les fous en l'air quand ils sont trop noirs
Et j'en achète d'aut'"
Ben !
Si t'avais été moins vantard
T'aurais dit : "Je bouff' que des pommes de terre
Et le soir s'il fait du vent tard
Je prends un bol d'air"
Han !
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta Doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et qui c'est qui l'a dans l'dos
Toi
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et c'est toi qui l'a dans l'dos,
Han !
T'y as dit : "Mon papa l'est riche
Il a des dents d'or, il met des cravates
Ma maman met des plum' d'autriche
Et s'épil' les patt'"
Ben !
Si t'avais été plus modeste
T'aurais dit qu'ta mère elle est modiste
Et que ton papa l'empeste
Parce qu'il est lampiste
Han !
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta Doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et qui c'est qui l'a dans l'dos
Toi
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et c'est toi qui l'a dans l'dos,
Han !
T'y as dit : "J'ai une maison
Tapissée partout, mêm' dans les toilettes
Avec la télévision
Montée sur roulettes"
Ben !
Si t'avais été plus honnête
Sans dire, des sornett' sur ta maisonnette
Elle aurait sonné ta sonnette
Pour t'offrir son aide
Han !
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta Doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et qui c'est qui l'a dans l'dos
Toi
T'as pas, t'as pas, t'as pas tout dit
T'as pas tout dit à ta doudou
T'as des doutes et t'y dis pas tout
Et c'est toi qui l'a dans l'dos,
Han !
Di da di dou dan ding dang dang
Di da di dou dan ding dang dang
L'hélicon
Paroles et musique de Boby Lapointe, 1963
Mon fils tu as déjà soixante ans
Ta vieill'maman sucreles fraises
On ne veut plus d'elle au trapèze
A toi de travailler il serait temps.
Moi, je veux jouer de l'hélicon
Pon pon pon pon
Dans not' petit cirque ambulant
Il y a déjà un hélicon
Choisis donc plutôt d'être clowo'n
Ou acrobate comm'ta maman
Non, j'veux jouer de l'hélicon
Pon pon pon pon
N'en parlons plus mauvaise tête
Tiens va donc voir la femme tronc
Donn' lui ces haricots d'moutons
Non maman je n'veux pas que la trompette
Je veux jouer de l'hélicon
Pon pon pon pon
Mon fils tu es bien polisson
De te moquer d'la femme tronc
La femme tronc qui est si bonne
Eh ! maman que m'importe les troncs bonnes
Je veux jouer de l'hélicon
Pon pon pon pon
Laisse donc cette femme tronc
Qui a pourtant un beau tuba
Et va trouver l'homme serpent
Tu pourras jouer avec au boa
Pas du hautbois de l'hélicon
Pon pon pon pon
Eh bien, y'a ton ami Élie
Qui n'est pas très intelligent
Si tu veux vas jouer avec lui
Non maman c'est pas ça l'vrai instrument
Moi j'veux jouer de l'hélicon
Pon pon pon pon
Ah ! tu m'énerv's,
Ah ! c'en est trop
Tiens : pan pan pan boum, toc il tombe
Ell' l'a tué à coup d'marteau
Et l'on a fait graver dessus sa tombe
«II voulait jouer de l'hélicon
Pon pon pon pon
Con»